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MOUEZH BREIZH, LA VOIX DE LA NATION BRETONNE

Aux origines de l'hermine


Rédigé le Mercredi 18 Février 2026 à 16:05 | Lu 2 commentaire(s)



War Raok n° 75 - Hiver 2025/2026

Dans le régime féodal, l'aîné héritait du blason paternel. Mais les autres enfants devaient briser les armes : ils ajoutaient une brisure (un signe distinctif). Ainsi, les Dreux avaient pour blason un échiqueté avec une bordure. Pierre de Dreux, le cadet, promis à une vie cléricale, a brisé le blason avec l'hermine, probablement en 1209 lorsque, à la Pentecôte, il est armé chevalier. 
En 1213, peu confiant dans la fidélité et l'autorité en Bretagne de Guy de Thouars, et du fait du jeune âge du fiancé Henri Iᵉʳ d'Avaugour qui n'a que 7 ans, Philippe II Auguste décide de lui substituer son cousin Pierre de Dreux, âgé de 26 ans. Devenu duc de Bretagne de "jure uxoris" (par mariage), ses armoiries s'imposent du fait que sa femme, Alix de Thouars, n'en possède pas, et se transmettent, devenant rapidement le symbole des ducs. Pendant un siècle (de 1213 à 1316), les écus et les bannières des princes bretons portent l'échiqueté de Dreux d'or et d'azur au franc-quartier d'hermine. Il est figuré avec ou sans bordure rouge, selon les représentations.
En 1316, quatre ans après son avènement, Jean III abandonne l'échiqueté de Dreux pour le semer de mouchetures d'hermine, dit en héraldique française « d'hermine plain », qui devient le blason des ducs jusqu'au XVIᵉ siècle. Est-ce à cette occasion que Jean III y adosse aussi la devise en lien avec l'hermine qu'il aurait observée pendant sa partie de chasse ?
Pour ce qui concerne l'héraldique, son origine n'est visiblement pas bretonne, Pierre n'était pas Breton et était loin de s'imaginer, à l'époque, être amené à devenir duc de Bretagne. L'explication est à chercher du côté d'une tradition des princes de l'époque voués à la cléricature : un franc-quartier d'hermine, symbole de pureté en raison de la blancheur de sa fourrure. C'est probablement donc en prévision (ou souvenir) de sa carrière (manquée) dans le clergé que Pierre de Dreux a brisé le blason paternel (échiqueté d'or et d'azur à la bordure de gueules) avec un franc quartier d'hermine, alors réservé au clergé.  
Dans la foulée, son neveu et héritier au trône, Jean IV, fondera en 1381 l'ordre de l’Hermine. On le voit, l'hermine et toutes les symboliques qui l'entourent prennent de plus en plus d'ampleur en Bretagne. Mieux, il adosse à cet ordre la devise "Malo mori quam fœdari", l'équivalent latin de ladite devise ! Cela élimine de facto la paternité d'Anne ! Le duc Jean (1286-1341) est un prétendant sérieux mais nous pouvons peut-être dégrossir un peu plus.
 
L’hermine : un animal totem 
 
On sait que la symbolique de l'hermine a été inspirée en Bretagne de l'héraldique. Mais qu'est-ce qui a inspiré cette héraldique ? D'abord, l'origine du nom. Lors de leur campagne en Arménie, les Romains découvrent une nouvelle espèce de rat. Car oui, pour les Romains, souris, rat, marmotte, belette sont des rats, "mus" en latin (ce qui donnera musaraigne, mulot ou encore mouse en anglais). Celui-ci est d'Arménie, ce sera donc le Armenius mus. 
L'hermine avait un nom auquel on pouvait dorénavant associer ces traits de caractère. Et il est fort possible que d'aucuns, seigneurs, familles, se soient identifiés aux qualités de cet animal, en faisant son animal totem.
Les blasons étaient à l’origine des écus : des boucliers qui permettaient de protéger le guerrier.  On recouvrait ses derniers de cuir ou de fourrure pour les protéger mais aussi de motifs peints.
Comme son cousin le vison aujourd'hui, l'hermine est une matière première de choix. Sur chaque animal utilisé pour la confection d’un vêtement, une tenture, une couverture… Le bout de la queue, toujours noir, était séparé du reste de la fourrure puis replacé au milieu du morceau de peau et fixé par trois barrettes ou agrafes disposées en croix. Ce bout de queue ainsi orné de trois points de couture est appelé moucheture d'hermine. 
Au XIIᵉ siècle, naît l'héraldique qui se développe en tant que système de reconnaissance et d'identification sur les champs de bataille. Les chevaliers et les combattants utilisent des symboles distinctifs sur leurs boucliers et leurs bannières pour être reconnus par leurs alliés et pour exprimer leur identité, leur statut social et leurs liens familiaux. Les premières représentations héraldiques sont simples et utilitaires. Il est important que les symboles soient facilement reconnaissables, même à distance. L'hermine stylisée offrait une représentation simplifiée de l'animal réel, ce qui la rendait facile à dessiner et à reconnaître sur les armoiries et autres insignes héraldiques. C'est ainsi que naît la version héraldique de l'hermine qu’arbore aujourd'hui le Gwenn-Ha-Du. Il y a donc plus de chances de penser que c'est l'héraldique qui a inspiré la devise que l'inverse, et cette devise daterait donc, au plus tôt, du XIIᵉ siècle. 

Les ducs de Bretagne sont de plus en plus solidement ancrés et indépendants de la tutelle du royaume de France
 
Ceci est la version officielle, celle qui fait consensus, pourtant, une autre théorie fait sens. On peut aussi voir dans l'adoption du franc-quartier le signe d'une alliance et lui prêter un sens qu'il n'avait pas : celui de marque de juveigneurie. Sans sortir de la maison ducale et pas plus de la lignée de Dreux, nous avons de nombreuses preuves qui abondent en ce sens. 
Arthur II épouse Marie, vicomtesse de Limoges ; il marque cette alliance en brisant son écusson du franc-quartier de Limoges, exactement comme Pierre de Dreux son aïeul avait brisé ses armes du franc-quartier de Bretagne pour marquer son alliance avec l'héritière de ce duché. Son fils Jean III épousa en 1310 Isabelle de Castille. Cette alliance est marquée sur ses monnaies par le franc-quartier de Castille. Jean III, devenu veuf, épousa en 1329 Jehanne de Savoie. Sur ses monnaies, cette nouvelle alliance est indiquée par le franc-quartier aux armes de Savoie. En vérité, il est d'ailleurs difficilement concevable que le duché de Bretagne ait humblement reçu pour ses armes nationales une brisure de cadet qui est l'un des signes d'infériorité dans le rang des naissances. Il n'y a d'ailleurs pas d'autre cas documenté d'un cadet qui se soit contenté pour son écusson d'une brisure !
La Bretagne se serait trouvée, par exception encore, le seul grand fief à ne pas posséder d'armoiries et ses ducs les seuls seigneurs du pays qui n'eussent pas d'écu. Pour réparer cette singulière omission, ils n'auraient rien trouvé de mieux que d'adopter… une brisure. Celle d'un cadet de la famille royale de France. Cela sans créer le moindre remous. Cette brisure aurait, par exception, là encore, procédé aux évolutions les plus étranges. On n'a jamais vu les autres signes de juveignerie, soit le lambel, soit le bâton péri, s'allonger, s'étendre et envahir tout l'écusson. Ce sont des marques héraldiques qui gardent leur forme convenue et leur signification particulière. De plus, cette prétendue brisure a des allures toutes spéciales. Elle vient d'abord se placer en chef, puis elle prend à mi-parti la moitié de l'écu, enfin elle le couvre tout entier et cela à mesure que les ducs de Bretagne sont de plus en plus solidement ancrés et indépendants de la tutelle du royaume de France.
De surcroît le canton d'hermine, qui servait, dit-on, de brisure à Pierre de Dreux, n'est pas un canton et n'est pas une brisure. Pour s'en convaincre, sur une gravure qui représente le duc Pierre Iᵉʳ sur son tombeau avec un écusson au côté où ses armes sont soigneusement gravées, le soi-disant canton occupe la moitié de la largeur de l'écu. Si on compare cet écusson avec celui sur le tombeau de son père Robert de Dreux, qui est un échiqueté d'or et d'azur sans aucune bordure, on remarque que Pierre de Dreux avait déjà comme brisure de cadet une bordure de gueules. Il aurait donc ajouté en surcharge une seconde brisure. Pour cela il aurait été prendre le franc-canton qui n'est pas du tout une brisure et compte au contraire parmi les pièces honorables d'après les règles de l'art héraldique.
C'est par conséquent bel et bien un franc-quartier et non pas un canton. Or la différence est grande entre le canton, petit rectangle qui n'est que du neuvième de l'écu et se pose dans un angle quelconque de l'écusson, voire même en abîme, et le franc-quartier, grand comme le quart de l'écu qu'il vient couper comme les armes en alliance. Si ces deux pièces diffèrent de grandeur, de position et de classe d'après les règles héraldiques, elles diffèrent bien plus encore dans le rôle qu'elles jouent dans le blason. 
Le canton n'est qu'une brisure et même des dernières puisqu'elle est dévolue seulement au cinquième cadet (ce qui n'était pas du tout le cas de Pierre de Dreux), tandis que le franc-quartier est une marque d'alliance. 
En 1213, date de l'apparition du blason, la seule alliance contractée alors par Pierre de Dreux est celle avec Alix de Bretagne. Le franc-quartier d'hermines représenterait donc, dans le blason de ce prince, les armes de sa jeune fiancée, l'héritière de Bretagne. 
 
Le champ d’hermines, véritable écusson de la Bretagne
 
Si, comme vu plus haut, on prend en considération que les princes de la maison de Dreux ont placé dans le franc-quartier de leur écusson les armes des maisons auxquelles ils se sont alliés : Limoges, Castille, Savoie, Pierre de Dreux a donc pris le franc-quartier lors de son mariage avec la duchesse Alix, et ce sont indiscutablement les armes de l'héritière ou du fief de Bretagne que nous voyons représentées par les hermines. Le vieux chroniqueur Alain Bouchart, secrétaire du duc François II, citant les armes de Pierre de Dreux dont se servirent provisoirement nos ducs, met en note « les armes de Bretagne changées ». Dès l'origine, le semis d'hermines est donc qualifié de Bretagne, et cela est si bien établi que nous voyons l'antique maison de Porhoët, ramage ancien de Bretagne et probable lignée des premiers ducs et de Nominoë, porter pour écusson le semis d'hermines plein qui est de Bretagne, avec une cotice de gueules comme brisure. 
Il précise même que dès que le champ d'hermines parait, on le salue comme le véritable écusson de la Bretagne. Parlant du duc Jean Iᵉʳ, il nous dit : « Ce duc changea les armes que son père portait, car il reprit les armes pleines de Bretagne, excepté qu'il portait un quartier chiqueté d'or et d'azur à pareille bordure que son père portait ». 
Les sceaux avant la fin du XIIᵉ siècle sont rares et la Bretagne dès 1146 et la mort de Conan est tombée dans les troubles d'une guerre de succession avant de se retrouver dans les mains d'Henri d'Angleterre puis de Philippe Auguste de France. Dans cet espace de plus de quarante années, nous voyons une perturbation incessante : les familles de Bretagne, d'Anjou, de Thouars, la France et l'Angleterre se succèdent coup sur coup sans qu'à aucun moment le pouvoir s'établisse entre des mains solides ayant le droit légitime de l'exercer.
Qu'aucune trace de blason antérieur ne nous parvienne dans ces conditions n'est pas effarant. Et ce n'est d'ailleurs pas tout à fait vrai, nous est parvenu un denier de Geoffroy II de Bretagne, premier mari de Constance, mère d'Alix, issue de son deuxième mariage avec Guy de Thouars à la mort de Geoffroy II. Ce dernier, antérieur à la naissance d'Alix et de Pierre, est flanqué d'Hermine. Voyez plutôt la description qu'en fait Lelewel dans son Atlas : « Ce denier présente d'un côté une croix formée de quatre mouchetures  d'hermines aboutées à un annelet qui est au centre, et pour légende : Gaufridus. Au revers est une sorte de francisque ou fer de hallebarde en forme de fleur de lis, cantonné de quatre petits annelets, et la légende Dux Britanni ».
S'il est vrai que ce n'est pas une armoirie, c'est déjà un symbole du duc de Bretagne ! Ce dernier est visible dans la collection du musée Dobrée de Nantes. Quoi qu'il en soit, pas rare mais discrète, bonne nageuse, active, tenace, hardie et orgueilleuse, l'hermine a tout d'une Bretonne et, avec le recul, ce mariage est finalement une évidence !
 
Anton Kenouenn
Les Chroniques Bretonnes.




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